«De même que la perception d'une chose m'ouvre à l'être, en réalisant la synthèse paradoxale d'une infinité d'aspects perceptifs, de même la perception d'autrui fonde la moralité en réalisant le paradoxe d'un alter ego, d'une situation commune, en me replaçant moi, mes perspectives et ma solitude incommunicable dans le champs de vision d 'un autre et de tous les autres. Ici comme partout, le primat de la perception – la reconnaissance, au coeur même de notre expérience la plus individuelle, d'une contradiction féconde qui la soumet au regard d'autrui – est le remède au scepticisme et au pessimisme. Si l'on admet que la sensibilité est fermée sur elle-même, et si l'on ne cherche la communication avec la vérité et avec autrui qu'au niveau d'une raison sans chair, alors il n'y a pas beaucoup à espérer. Rien n'est plus pessimiste et sceptique que ce fameux texte où Pascal, se demandant ce que c'est qu'aimer, remarque qu'on n'aime pas une femme pour sa beauté, qui peut périr, pour son esprit, qu'elle peut perdre, et conclut soudain : " On n'aime donc jamais personne, on n'aime que des qualités. "
C'est que Pascal procède comme le sceptique qui se demande si le monde existe, et remarque que la table n'est qu'une somme de sensations, et conclut enfin : on ne voit jamais rien, on ne voit que des sensations. Si, au contraire, comme le demande le primat de la perception, on appelle monde cela que nous percevons, et personne cela que nous aimons; il y a un genre de doute sur l'homme, et de méchanceté, qui devient impossible. Certes, le monde que l'on trouve ainsi n'est pas absolument rassurant. On mesure la hardiesse de l'amour, qui promet au-delà de ce qu'il sait, qui prétend être éternel alors que peut-être une maladie, un accident, le détruira…Mais il est vrai, dans le moment de cette promesse, que l'on aime au-delà des qualités, au-delà du corps, au-delà des moments, même si l'on ne peut aimer sans qualités, sans corps, sans moments. C'est Pascal qui, pour retrouver l'unité au-delà, fragmente à plaisir la vie humaine et réduit la personne à une série discontinue d'états. L'absolu qu'il cherche au-delà de notre expérience est impliqué en elle. De même que je saisis le temps à travers mon présent, je perçois autrui à travers ma vie singulière, dans la tension d'un expérience qui la dépasse.» Merleau-Ponty, Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Verdier, 1996, p. 70 |