«La langue[1] est un instrument à penser[2]. Les esprits que nous appelons paresseux[3], somnolents[4], inertes[5], sont vraisemblablement[6] surtout incultes[7], et en ce sens[8] qu'ils n'ont qu’un petit nombre de mots et d'expressions[9]; et c'est un trait de vulgarité[10] bien frappant que l'emploi d'un mot à tout faire. Cette pauvreté est encore bien riche[11], comme les bavardages[12] et les querelles[13] le font voir; toutefois la précipitation du débit et le retour des mêmes mots montrent bien que ce mécanisme[14] n'est nullement dominé. L'expression "ne pas savoir ce qu'on dit[15]" prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de délire[16]. Et je crois même qu'il arrive à l’homme de déraisonner par d'autres causes[17]; l'emportement dans le discours fait de la folie[18] avec des lieux communs[19]. Aussi est-il vrai que le premier éclair de pensée, en tout homme et en tout enfant, est de trouver un sens[20] à ce qu'il dit[21]. Si étrange cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler[22] sans savoir ce que nous allons dire[23]; et cet état sibyllin[24] est originaire[25] en chacun ; l’enfant parle naturellement avant de penser, et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-même[26]. Penser c'est donc parler à soi[27].» Alain, Alain |